anarchogregaire

Ethnologie et anarchisme

Ethnologie, anthropologie et anarchisme (version préliminaire)
Charles Macdonald
(Aix Marseille Univ, CNRS, EFS, ADES, Marseille, France)

Communication au Colloque Anarchisme et sciences sociales, Université de Lille, 23- 24 mars 2018

Anarchy, a society without government, has existed since time immemorial. Anarchism, the doctrine that such society is desirable, is a much more recent development. (R. Graham, Anarchism, 2018)

Dans cette présentation je traiterai brièvement de deux questions principalement, avant de conclure sur des considérations plus générales avec une note sur un mouvement libertaire récent, la ZAD de Notre-Dame-des-Landes. La première question concerne le rapport entre l’anarchisme et l’ethnologie ou l’anthropologie sociale. La seconde traite de la nature des collectifs anarchiques ou d’agrégation faible et des concepts qui permettent de les comprendre. (Les citations qui renvoient aux données contenues dans cette présentation sont indiquées dans la bibliographie de mon ouvrage L’Ordre contre l’Harmonie, Editions Petra, Paris 2018).

I- Anarchisme et anthropologie

La première question est celle du rapport entretenu entre l’ethnologie ou anthropologie sociale –du 19ème siècle au début du nôtre– d’une part, et les théories anarchistes et/ou libertaires jusqu’à aujourd’hui d’autre part. C’est un fait très paradoxal que les ethnologues de ces cent dernières années n’aient généralement pas adopté une approche inspirée par les fondateurs de l’anarchisme (Godwin, Bakounine, Kropotkine, Proudhon, etc.) pour interpréter les systèmes sociaux des peuples qu’ils étudiaient alors que nombre de ceux-ci, les Inuit par exemple, offraient des exemples évidents d’une organisation anarchiste, c’est-à-dire sans Etat ou même sans chefs. Pourquoi l’anarchisme n’a-t-il pas eu de succès avec les ethnologues ? Je vois plusieurs raisons à cela.
La première tient peut-être au caractère fondamentalement utopique de l’anarchisme politique et son incompatibilité avec la très grande majorité des systèmes sociaux existant. L’humanité tout entière, à quelques rares exceptions près (communes ou petits groupes ethniques géographiquement marginaux et isolés) est aujourd’hui rassemblée sous la bannière de l’Etat-Nation, dans toutes ses variantes, autoritaires et démocratiques. Les bandes de chasseurs-cueilleurs nomades paraissaient alors comme des espèces sociales simplement amputées d’un organe principal. D’un point de vue évolutionnaire, entre celles-ci et les sociétés modernes (pour adopter un schéma néo-évolutionniste pas vraiment abandonné), se situaient les chefferies, les tribus, les confédérations, les royaumes et finalement l’Etat moderne avec la paysannerie quelque part au milieu. Pour Morgan, puis Marx et Engels la société primitive était communaliste et proto-démocratique mais l’évolution des forces et des rapports de production lui enlevait toute pertinence en tant que modèle pour une société moderne. Dans cette perspective étatiste, qui suppose la nécessité d’un organe central de gouvernement, les peuples sans Etat restaient soit dans une sorte de magma primordial dépourvu de toute structure, soit étaient dotés de quelque chose qui ressemblait ou préfigurait l’Etat. C’est ainsi que, classiquement, les anthropologues britanniques interprétaient le système lignager des peuples nilotiques, « l’anarchie ordonnée » d’Evans-Pritchard. Ce système permettait une centralisation et une organisation linéaire par une distribution systématique des individus dans les groupes au moyen d’une hiérarchie segmentaire. Les études de parenté, qui formaient le cœur de la discipline, permettaient de croire à l’existence de dispositifs primaires d’assignation des statuts, de formation des groupes et de structuration linéaire de l’organisation sociale dans son ensemble. A partir des années 80, les études de parenté sont passées à la trappe sans qu’aucune réflexion majeure sur les structures sociales ne vienne les remplacer. L’ethnologie, en devenant anthropologie, a perdu son paradigme initial (l’étude des peuples
« primitifs ») et s’est éparpillée dans d’innombrables digressions interprétatives et journalistiques. Elle aurait pu se saisir de la pensée anarchiste et libertaire mais ne l’a pas fait, bien qu’intéressée par les mouvement autonomistes toujours présents ou les nombreuses formations marginales et interstitielles : clubs de football, joueurs d’échecs, adeptes du surf ou sectes évangélistes.
Une autre raison importante doit être signalée : la domination du marxisme et sa pénétration dans la théorie ou les théories anthropologiques du social. Les anthropologues ont ainsi répété l’histoire : la défaite de Bakounine lors du Congrès de La Haye (qui voit l’exclusion de celui-ci de la Première Intenationale en 1872), celle de Strirner que Marx démolit dans l’Idéologie allemande, et celle des anarchosyndicalistes face au parti communiste stalinien dans l’entre-deux guerre. La voix isolée d’un ethnologue français, Pierre Clastres, s’est bien faite entendre et son œuvre est souvent citée, –un peu comme celle de Tönnies qu’on cite régulièrement sans l’avoir lu–, mais très rarement suivie.
J’ajouterai à tout cela une raison d’ordre plus général. On a fait depuis Rousseau de la propriété privée le fondement d’un ordre social jugé injuste et la révolution bolchévique a fait de son rejet un de ses principaux arguments. En revanche l’existence d’une hiérarchie ou de chefs ne représentait pas, bien au contraire, un obstacle à l’édification d’une société juste et équitable. Il nous est de toute façon beaucoup plus facile d’imaginer une société sans propriété qu’une société sans chef. Or ceci n’est pas vérifié par les faits. Dans nombre de groupes humains anarchiques et grégaires, qu’ils soient chasseurs-cueilleurs nomades, nomades marins ou agriculteurs itinérants, ceux que l’on appelle chefs (souvent des anciens ou des spécialistes religieux) n’ont aucun pouvoir et ne peuvent donner d’ordre à personne. En revanche il existe toujours une forme minimale de propriété privée même dans les groupes les plus démunis de biens matériels. Des anthropologues chevronnés comme Marshall Sahlins ont soutenu qu’il n’existait nulle part de groupe humain dénué de toute hiérarchie, ne serait-ce qu’entre les parents et les enfants. On peut cependant démontrer que pouvoir et autorité sont deux principes distincts et que l’égalité se construit avec de l’asymétrie. Les groupes sans chefs existent. Les groupes sans propriété n’existent pas.
Si le tableau que je viens d’esquisser est conforme dans son ensemble à l’histoire de la discipline, il est apparu ici et là de notables exceptions. Clastres déjà cité a été l’une d’elles, mais académiquement il n’a pas fait école. Il faut regarder vers nos collègues et prédécesseurs anglo-saxons. Parmi ceux-ci citons les noms de Stanley Diamond aux Etats-Unis et Brian Morris au Royaume-Uni. Plus récemment, ceux de Jim Scott et David Graeber tiennent la tête de l’affiche. Le présent colloque fournit aussi la preuve d’un regain d’intérêt pour la pensée anarchiste et libertaire dans les sciences sociales.

II- Régimes anarcho-grégaires (ou collectifs d’agrégation faible)

J’entends par ce néologisme hybride et peu élégant (« anarcho-grégaire ») une forme d’organisation qui a trois caractéristiques. La première est simplement d’être dépourvue de pouvoir politique, de ne pas avoir de chefs et de refuser toute forme de hiérarchie. La deuxième, liée à la connotation habituelle du mot « anarchique » comme « chaotique », est d’être complexe et aléatoire, non linéaire, stochastique. La troisième, « grégaire », est de posséder une force de cohésion propre à toute l’espèce humaine, basée sur la nécessité de vivre en groupe ou en troupeau. L’homme est grégaire avant d’être social.
Dans la mesure où dans un groupe, personne ne donne d’ordre à personne, où il n’y a pas de coercition, les agents sont autonomes et par conséquents égaux. Ils le sont en tout cas politiquement de façon absolue, et tendanciellement du point de vue économique. Dans ce système, l’autonomie des agents, leur égalité et l’absence de hiérarchie constituent une tautologie sur le plan logique. Dans la mesure où ces agents coopèrent, ils le font volontairement, de façon non coercitive. Coopération volontaire, égalité et autonomie s’impliquent mutuellement.
Dans sa forme la plus épurée et théorique cette proposition se justifie de la façon suivante. La communauté se fonde sur la coopération. Celle-ci est fondée à son tour, dans l’hypothèse d’agents autonomes, sur la volonté des agents de coopérer, de consacrer leurs efforts à la poursuite d’un but commun qui profite à tous les agents coopérateurs. Ils ne peuvent donc être strictement égoïstes, mais n’ont pas besoin non plus d’être complètement altruistes. La maxime est la suivante : agir de manière altruiste en poursuivant un intérêt personnel (action altruiste d’intérêt personnel). Autrement dit, il faut qu’il y ait un coefficient d’altruisme dans l’action des agents et il faut que cette action leur profite aussi. C’est le mutualisme qui est plus synthétique que la réciprocité. De nombreux essais et réflexions ont été menés –sur la base par exemple du « stag hunt » (emprunté à Rousseau)– à ce sujet.
Ce qui est vrai de la coopération dans l’effort de production doit rester vrai au moment de la répartition du produit. Si les agents ont des parts trop inégales, ils cessent de coopérer . Si des agents autonomes ne tirent aucun profit de leur effort ils ne coopèrent plus. Il faut donc une certaine dose d’égalitarisme dans la répartition du produit, faute de quoi les agents cessent de coopérer. Ou alors il faut que la coopération cesse d’être volontaire et devienne obligatoire, qu’il y ait coercition. On bascule alors dans un système hiérarchique où les agents ne sont plus égaux, ni dans le travail, ni dans le bénéfice du travail. Ils ne sont plus autonomes. C’est bien entendu le principe qui organise les sociétés dans lesquelles nous vivons. L’autonomie implique donc l’égalité, et réciproquement, dans l’action et dans le résultat de l’action. La communauté, c’est-à-dire la cohésion d’un groupe de coopérateurs autonomes, s’édifie et se stabilise sur cette base. Se crée ainsi une communauté (collectif doué d’une cohésion relative) basée sur l’action d’agents autonomes et égaux au niveau de l’action et du résultat de l’action.
Maintenant, se pose la question de savoir si cette solution est possible, souhaitable ou tout simplement attestée par les faits. Dans les trois cas la réponse est oui, mais seulement dans des conditions particulières. La condition particulière essentielle est la condition démographique, mais il y en a d’autres, dont celle de la compétition ou de son absence pour des ressources rares.
La situation générale est celle-ci : tous les hommes vivent en groupe et coopèrent. La question est donc de comprendre comment ils coopèrent sans hiérarchie (personne ne donne d’ordre, il n’y a aucune coercition). L’observation la plus élémentaire et l’expérience commune butent immédiatement sur la constatation suivante : il est déjà difficile d’organiser de façon efficace l’activité de plusieurs acteurs autonomes, mettons une dizaine, comment est-il possible de le faire quand les acteurs sont plus de mille, voire des millions ? La réponse unanime des sociétés post-nolithiques est : la hiérarchie et un système d’ordre coercitif.
La possibilité et la nature de la coopération volontaire sont au centre de la problématique des communautés anarchiques pour lesquelles j’évite le terme de
« social » et de ses dérivés. Il s’agit là d’une question que l’anthropologie sociale n’a pas résolue. Comme je l’ai dit plus haut une société sans chefs paraît être une pure utopie. Mais il n’en est rien.
Un certain nombre de groupes étudiés par les ethnologues (Aché, Piaroa, Inuit, Semai, Batek, Chewong, Paliyan, Lobi, Hadza, etc. etc.) présentent une configuration « non sociale » et les auteurs des monographies concernant ces peuples se sont vu opposer que la sociologie ou l’anthropologie de ces groupes ne correspondaient à aucune théorie en cours. Il aurait fallu, ont dit certains, inventer une nouvelle théorie, une théorie qui n’a jamais vu le jour. C’est ce que, pour ma part, j’essaie de faire. La cécité de l’anthropologie partagée par l’ensemble des sciences sociales est, sur ce point, stupéfiante, d’autant plus que, encore une fois, les ethnographes et ethnologues de ces groupes avaient sous les yeux des exemples de ce type. Il s’agissait clairement de communautés ayant des langues et des cultures, des modes de vie stables, une éthique comportementale, des valeurs et représentations communes, se reproduisant sur de longues périodes (des centaines, voire des milliers d’années). Mais les concepts permettant de faire sens de ces formations manquaient. Lesquels ? Dans la section suivante je vais en présenter quelques-uns.
Liens forts (permanents) et liens faibles (temporaires)
La notion de lien faible a été introduite avec profit en sociologie (Granovetter) à partir du contraste qui existe entre liens interindividuels intenses et fréquents par opposition à des liens neutres et épisodiques, comme l’amitié différant de la simple accointance. Une famille domestique a des liens forts et un cercle de « connaissances », de gens qui « se connaissent de vue », des liens faibles.
J’utilise ces termes dans un sens légèrement différent, car ce n’est pas l’intensité émotionnelle du lien qui me paraît être sociologiquement le plus important. C’est d’une part le fait d’être conçu comme permanent, et d’autre part de devoir être validé par un tiers. Une corporation, qui est une « personne morale », est fondée sur des liens forts. Un groupe de randonneurs est fondé sur des liens faibles. Le mariage est un lien fort (il est ou était conçu comme « éternel »), et il est ou était « sacré », c’est- à-dire validé par un tiers (l’Eglise ou l’Etat, le curé ou le Maire). Un lien amoureux est faible : il est intense mais ne dure pas (généralement !) et dépend uniquement de la disposition des amoureux qui sont autonomes et n’ont besoin d’aucune autorité tierce pour s’unir ou se séparer. Notons en passant que les systèmes hiérarchiques dans lesquels nous vivons, qui existent principalement sur la base de liens forts, c’est-à-dire « sacrés » et « éternels », veulent nous faire croire que des liens faibles, comme l’amitié ou l’amour, sont des liens forts (sacrés, plus forts que la mort et ainsi de suite). Cette duperie est constamment reprise par nos idéologies, notre littérature et nos philosophies. Les sociétés post-néolthiques se sont constituées avec des liens forts, des corporations, des nations, même si les liens faibles restaient présents dans les relations interpersonnelles. La notion de « réseaux sociaux » a une forte résonnance aujourd’hui par ce qu’ils substituent aux liens forts qui constituent l’armature sociale, des liens faibles qui créent un environnement d’agents autonomes.
Il est clair que les petites communautés de chasseurs-cueilleurs, essarteurs, etc. (tout comme les repas entre amis, navigations de plaisanciers, rencontres mondaines, etc.) sont formées exclusivement de liens faibles, une vérité impossible à prendre au sérieux pour une sociologie durkheimienne attachée à une définition du social comme fondé sur la permanence et la fixité de liens forts et transcendants. Il résulte de cela que ces communautés sont en proie à une turbulence permanente, celle de liens faibles qui se nouent et se dénouent constamment. Cela fait désordre et notre pensée du social s’en trouve remise en question.

Conditions de félicité de la vie collective
Je suis immédiatement conduit à introduire cette notion qui s’impose à la suite des considérations précédentes. En effet, si des liens faibles, essentiellement impermanents et fragiles, constituent la base du lien communautaire, une certaine dose de renforcement desdits liens s’impose nécessairement. Tout fragiles et fréquemment rompus qu’ils sont, ils doivent malgré tout assurer une certaine continuité à la coopération. Pour que celle-ci soit réitérée et ne se dissolve pas immédiatement, ou ne se trouve bloquée dès le départ, certaines conditions sont nécessaires. J’emprunte à la linguistique et à la sociologie gofmanienne la notion de « conditions de félicité ». Elles existent quand les liens interpersonnels entre agents coopérateurs sont renforcés et favorisés par des prestations de sentiments et d’actes mutuellement bienveillants.
C’est dans ce domaine entre autres qu’Homo sapiens a montré le plus d’imagination. Les dispositifs qui indiquent aux agents coopérateurs les bonnes dispositions d’autres agents coopérateurs s’étendent de la musique et de la danse, à l’humour, la plaisanterie, les codes de l’étiquette, de la déférence, de l’obéissance, du respect, de la familiarité, en passant par une vaste chorégraphie de signaux verbaux, de grimaces faciales et de postures corporelles. La simple politesse a d’abord cette fonction. Si la caissière du supermarché vous dit bonjour c’est qu’elle ne veut pas vous tuer, mais agir en coopérant dans l’achat de vos boîtes de conserve. Si vous lui rendez son salut, vous indiquez que vous faites de même en sortant votre carte de crédit. Une
distance respectueuse teintée de bienveillance est établie. L’employée subalterne et le client roi font profession d’égalitarisme dans l’échange de salutations propices à la transaction commerciale. Les conditions de félicité sont respectées. Vous sortez avec vos sacs et elle s’occupe du client suivant.
Dans l’étude de communautés anarchiques, amérindiennes, asiatiques ou africaines, l’étude de ces comportements acquiert une importance théorique majeure et ne concerne pas seulement des fonctions cosmétique ou ludiques accessoires, comme le voulait une sociologie tournée vers la « gravitas » du social.

Réciprocité et partage
Je me tourne maintenant vers une distinction conceptuelle cruciale qui a échappé et échappe encore à la grande majorité des anthropologues sociaux. Le don et la réciprocité d’un côté, le partage de l’autre possèdent des logiques différentes et antithétiques.
Dans la réciprocité telle que théorisée par Mauss et ses successeurs jusqu’à aujourd’hui, il y a trois obligations successives : de donner, de recevoir et de rendre. Ces trois relations sont attestées dans toutes les sociétés et leur domaine d’application s’étend sur les sphères économiques et morales. Elles constituent un véritable moteur social et on a fréquemment qualifié le don de contrat social, surtout en ce qui concerne les sociétés non marchandes. Ce modèle a été exploré et examiné sous toutes les coutures et s’est révélé être un des modèles les plus robustes dans l’ensemble des sciences sociales.
Il éclairait incontestablement une grande portion de la réalité mais laissait dans une zone d’ombre des transactions qui ne relevaient pas de lui. Celles-ci appartiennent au partage. Le don et le système qu’il induit suppose une asymétrie initiale entre celui qui donne et celui qui reçoit. C’est la dette. Dans la dette le créancier se trouve dans une position superordonnée et le débiteur dans une position subordonnée. Dans le partage il n’y a ni don ni dette, il n’y a que des bénéficiaires qui restent égaux entre eux, dans une position de symétrie.
Prenons un exemple simple. Dans de vieilles sociétés rurales, dit-on, le maître de maison coupait lui-même le pain de la miche qu’il était seul à tenir. Il en tendait des morceaux successivement à tous les convives autour de la table. Il faisait un don qui signifiait très clairement que lui, le Maître de maison, nourrissait ses dépendants, femme, enfants et valets de ferme, en échange de l’obligation où ils étaient de lui fournir des services. Dans un dîner entre amis, au contraire, le pain est coupé en tranches et chacun se sert à son tour dans la panière qui circule autour de la table. Personne ne donne le pain à personne. Le partage du pain ne suppose aucune asymétrie entre les convives.
Le partage introduit une dimension mutualiste que même le don pur ne comporte pas parce que la distribution s’effectue sur un bien dont personne n’est propriétaire. Dans la réalité le partage repose sur des dispositifs et des croyances variées. Pour des peuples chasseurs, l’idée est que le chasseur n’est pas propriétaire du gibier, ou en tout cas n’en a pas la propriété exclusive. Ainsi, pour les Inuit, l’animal –dans certains cas au moins—s’est sacrifié pour le chasseur mais à condition qu’il partage la viande avec les autres. Ou alors la proie fait l’objet d’une répartition selon des règles qu’il ne fixe pas. Pour les Palawan c’est le Maître des animaux sauvages qui consent à donner un de ses animaux domestiques, le sanglier. Le chasseur ne fait qu’apporter la carcasse dans la communauté et un autre que lui la répartit. Pour les Nayaka c’est la forêt qui est pourvoyeuse. Chez les Hazda ce n’est pas celui qui récolte les noix oléagineuses qui en est le propriétaire mais les femmes qui ont fabriqué le filet pour leur transport. Chez les Australiens la coutume permet de prendre un bien contre le gré de son propriétaire (« demande forcée »), lui déniant ainsi le droit même de propriété. Chez nous on croit au Père Noël. Tout se passe comme si le produit de la chasse, ou de la collecte, venait de l’extérieur de la communauté humaine et non pas de celui ou celle qui l’a obtenu. Il ne la possède pas plus que le facteur ne possède le colis qu’il dépose dans votre boîte aux lettres.
C’est la communauté dans son entier qui la reçoit et la répartit entre ses membres. Le partage est ainsi un facteur de mutualisme et d’égalitarisme. Il ne crée aucune subordination et n’implique pas la dette.
Il n’empêche que les cultures qui privilégient le partage comme dimension morale de leurs transactions, se livrent aussi à toutes sortes de dons, d’échanges et de prêts. Ces différentes formes de transaction se mêlent et finissent par former des circuits complexes dans lesquels le partage et la réciprocité alternent ou s’additionnent. Le partage est au moins autant un contrat social que la réciprocité avec ses dons et ses contre-dons, mais un contrat égalitaire. Au cœur de la réciprocité, en revanche, il y a la dette et la subordination. Répétons la fameuse parole du chasseur inuit qui disait à son compagnon européen : « Ici on ne fait pas de cadeaux, parce que c’est avec les cadeaux qu’on fait les esclaves, comme c’est avec le fouet qu’on dresse les chiens ». Ou alors la parole de Sénèque beneficium accipere libertatem vendere est (« accepter une faveur c’est vendre sa liberté »).

III
Conclusions
L’appareil conceptuel succinctement présenté ici ne suffit pas à rendre compte de tous les aspects des communautés anarchiques mais il en forme déjà une base provisoirement acceptable. Une conclusion générale se dégage.
Des communautés et des groupes établissent leur ethos et leur mode de fonctionnement sur des maximes simples : les sujets sont des personnes concrètes et idiosyncratiques en relation d’équivalence entre elles, dans un rapport d’immanence, leur action obéit à l’entraide, au mutualisme et au partage. Leur comportement est altruiste mais reste d’intérêt personnel. Leurs liens sont faibles et négociables et doivent respecter certaines conditions, comme la déférence et l’amitié. Il n’y a pas de pouvoir.
Les sociétés dans lesquelles nous vivons, tout au contraire, sont basées sur la supposition que les sujets sont des agents abstraits ontologiquement définis par leur appartenance à des entités fictives et transcendantes (la Nation, le Peuple, la classe sociale, etc.). Les sujets ne sont pas équivalents mais hiérarchisés. Leur action est principalement fonction d’un intérêt égoïste. Les liens entre sujets sont forts (pensés comme permanents et sanctifiés par une autorité transcendante). Le pouvoir est une dimension essentielle de la vie collective.
L’examen des données de la préhistoire et de l’évolution me permet d’avancer l’hypothèse que la première formule est celle qui a été adoptée par les premiers groupes d’Homo sapiens et qu’elle forme le noyau de notre moralité hominienne aujourd’hui encore.

Un exemple récent peut fournir un test de ces hypothèses générales. Celui de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes. D’après les témoignages et écrits de plusieurs de leurs membres il apparaît clairement que les maximes énoncées plus haut sont mises en œuvre : construction de la communauté à partir du consensus de personnes concrètes et équivalentes entre elles, refus de la hiérarchie et de sa représentation dans l’Etat (et de ses lois abstraites écrites par d’autres), partage et mutualisme. A cela il faut ajouter la création de richesse et le projet de survie sur une base économique viable (à partir du maraîchage, de l’élevage, de l’exploitation respectueuse de l’environnement).
L’effort d’une telle association est double : lutter contre l’Etat mais créer en même temps une communauté. Le projet communautaire est alimenté et renforcé par un engagement environnementaliste qui lui est étroitement lié. Le collectif ainsi formé a tous les aspects d’autres collectifs d’agrégation faible : groupe ouvert sans examen ou droit d’entrée, hybridité sociale, religieuse, idéologique, culturelle, pas de structure autoritaire, égalité posée entre hommes et femmes, nombreuses activités conviviales et hédonistes, organisation horizontale et réticulaire, autonomie des membres qui peuvent quitter le groupe librement, coopération technique et économique, ou même quasi-militaire dans les affrontements avec les forces de l’ordre, mais affirmation de pacifisme comme valeur cardinale. La communauté est vue comme durable, comme une forme d’organisation collective qui s’oppose globalement à la société politique environnante et qui tend vers un idéal incompatible et de valeur supérieure à « Babylone2 ».

Dans un opuscule du Collectif « Mauvaise Troupe », Défendre la Zad, (Editions de l’Eclat, 2016) les points suivants sont clairement énoncés :
• Priorité dans la construction de la communauté terrienne « d ‘une destinée commune » (Résolutions de 1915) fondée sur « l’intelligence collective », « une compréhension partagée »
• Relation symbiotique à l’environnement « créer un lien intime avec les mares, les prairies naturelles ou les salamandres… » et attachement à l’écoumène,
« inconcevable de partir d’ici »
• Organisation réticulaire, horizontale, à partir de micro-communautés « soixante lieux de vie sur la ZAD », « 200 collectifs locaux en France »
• Complexité dynamique, ordre stochastique, entropie assumée, état de désorganisation fonctionnelle, ethnogénèse permanente « emmêlement d’expériences singulières », « groupes informels qui se composent et se
recomposent », « foisonnement constant » « enjeux complexes » (ressortissant de la justice, la santé, l’économique, etc.) « communauté de lutte en train de naître »,
« pépinière », « zone expérimentale permanente », état d’effervescence anarchique dans le conflit et la résolution du conflit
• Immanence « légitimité du vécu ne relevant d’aucune transcendance »
• Implication de personnes concrètes, dans leur totalité, à partir de liens affectifs et
intellectuels multiples « histoires d’amour et d’amitié », « belles rencontres »
• Refus du pouvoir « irrépressible disposition à l’insoumission », « foisonnement qui
conjure la possibilité d’une prise de pouvoir », « pas d’instance hégémonique »
• L’autonomie comme valeur suprême, valeurs utilitaires subalternes « autarcie au
profit de l’autonomie politique » l’autarcie (utilitaire) est le moyen d’une fin morale
et sociétale
• Elaboration et effectuation d’une éthique personnelle souvent définie par opposition
aux valeurs de Babylone telle que « le consumérisme, les logiques marchandes, le moi social, l’individualisme, le sexisme » et l’ensemble des statuts hiérarchisés qui définissent le sujet « social » (babylonien »)
• Hédonisme « divertissements, banquets, transes nocturnes, musique »
• Communitas « « irrépressible émotion collective » (à propos de la commune de
1871)
• Hybridité et ouverture du groupe « paysans, mineurs en fugue, sans-abris, réfugiés
de Calais, visiteurs intéressés… »
• Idée de « partage » de « prix libres » de « bien commun » (terre, ressources)
• Recherche d’auto-gouvernement par consensus et quasi-unanimité « assemblées
bisannuelles », « coopératives », « autogestion »
• Dérision et humour dans les désignations « Chat-Teigne, NoTaverne », « tracteurs
vigilants », acronymes « COPAINS »
• Solidarité « dans la lutte » et dans la mobilisation inter-communautés

Nous trouvons donc là tous les élément des collectifs anarcho-grégaires que les acteurs de la ZAD, bien qu’issus du ventre même de Babylone, avaient trouvé en eux-mêmes pour y adhérer passionnément, un indice certainement de la persistance dans le psychisme humain de la grégarité non sociale.

Un mot encore. Toutes ces considérations justifient-elles un projet d’anthropologie anarchiste ? Non, car l’anthropologie veut être une science et non une idéologie. On ne peut pas fonder une science sur des jugements de valeur. Il n’y a pas de botanique qui se base sur la distinction entre « bonnes » et « mauvaises » herbes. Ce sont les utilisateurs qui décident si une plante est utile ou nuisible. Mais elles justifient l’incorporation dans la théorie anthropologique des concepts et notions-clé des penseurs anarchistes, comme l’entraide, le mutualisme, l’égalité et l’autonomie des agents. Réciproquement, l’anthropologie des communautés anarchiques éclaire et valide en grande partie un projet anarchiste. Il lui apporte un sens nouveau en lui conférant une place de premier plan dans l’évolution hominienne.

En fin de compte, les anarchistes comme les anthropologues redécouvrent les vertus primordiales de la personne concrète et mettent fin à la domination idéologique de sujets abstraits, c’est-à-dire de personnes radicalement aliénées.

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L’Ordre contre l’Harmonie

Il peut être intéressant de savoir que je viens de publier un ouvrage (L’Ordre contre l’Harmonie. Anthropologie de l’Anarchie- Editions Petra, Paris) dans lequel je réserve une large section à la Rainbow Family. Je résume son histoire et analyse son fonctionnement pour mettre en lumière son apport et sa contribution de grande valeur sur le plan culturel et social.